Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /Nov /2009 01:31

C'est au milieu du XIXème siècle qu'un célèbre écrivain et homme politique français, découvrit les trésors de la littérature sanskrite. Dans un de ses ouvrages, il raconte en détails, l'impression que cette lecture fit sur lui et 'impact qu'elle eut sur son comportement personnel. Mais laissons-lui plutôt la parole:

 

Je me souviens toujours du saint vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette poésie sanskrite tombèrent sous mes yeux. Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l’oreiller, dans cette voluptueuse nonchalance de corps et d’esprit d’un homme indifférent aux bruits d’une maison étrangère, qu’aucun souci n’attend au réveil, et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le marteau de l’horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à coup de tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non avec le pinceau du poète trempé dans l’encre, mais avec la poussière de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le soleil étendait sur la page ; ce fragment était un éblouissement de l’âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à travers l’intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans l’ineffable élan de la raison, de la poésie, de l’extase. L’accent était profond comme l’infini, les mots transparents comme l’éther limpide, les images parlantes et répercussives de l’objet comme le miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot de l’éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s’échappe du soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l’infini par les girandoles des astres sur l’autel de Dieu. Je lus, je relus, je relirai encore… Je jetai des cris, je fermai les yeux, je m’anéantis d’admiration dans mon silence… Je sentis comme si une main pesante m’avait précipité hors de mon lit par la force d’une impulsion physique. J’en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre à la main, les genoux tremblants ; je sentis le besoin irréfléchi de lire cette page dans l’attitude de l’adoration et de la prière, comme si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis ou couché ; je m’agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d’où jaillissait moins de splendeur que de la page ; je relus lentement et religieusement les lignes.

 

Je ne pleurai pas, ayant les larmes rares à l’enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai Dieu à haute voix, en me relevant, d’appartenir à une race des créatures capables de concevoir de si claires notions de Sa divinité, et de les exprimer dans une si divine expression. Si le poète inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers d’années avant ma naissance, assistait, comme je n’en doute pas, du fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut, à travers les âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule, s’éveillant, s’agenouillant, et s’ enivrant, à quatre mille ans de distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l’âme, et qui d’un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel ! Voilà la littérature du genre humain !

 

                        L’âme bouleversée du chasseur : Mais la douceur envers l’homme et envers toute la nature est le second caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme. Un jour j’avais emporté à la chasse un volume anglais de traduction du sanskrit ; c’est la langue sacrée des Indes. Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les serpolets trempés de rosée sur la lisière d’un bois. J’étais fils de chasseur. J’avais passé mes jeunes années avec les garde-chasses, les curés du village, et les gentilshommes de campagne qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n’avais jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l’homme qui se fait de la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le même droit de chasse et de mort, s’ils étaient aussi insensibles, aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien quêtait ; mon fusil était sous ma main, je tenais le chevreuil du bout du canon. J’éprouvais bien un certain remord, une certaine hésitation à trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence dans un être qui ne m’avait jamais fait de mal, qui savourait la même lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé par la même Providence, doué peut-être à un degré différent de la même sensibilité de la même pensée que moi-même, enlacé peut-être des mêmes liens d’affection et de parenté que moi dans sa forêt ; cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa compagne, bramé par ses petits. Mais l’instinct machinal de l’habitude l »emporta sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le chevreuil tomba, l’épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans sa douleur sur l’herbe rougie de son sang. Quand la fumée du coup fut dissipée, je m’approchai en pâlissant et en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n’était pas mort.

 

                        Il me regardait, la tête couchée sur l’herbe, avec des yeux où nageaient des larmes. Je n’oublierai jamais ce regard, l’étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des paroles ; car l’œil a son langage, surtout quand il s’éteint. Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma cruauté gratuite : Qui es-tu ? Je ne te connais pas, je ne t’ai jamais offensé. Je t’aurais aimé peut-être ; pourquoi m’as-tu frappé à mort ? Pourquoi m’as-tu ravi ma part du ciel, de lumière, d’air, de jeunesse, de joie, de vie ? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne, mes petits qui m’attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de sang sur la bruyère ? N’y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi et un juge pour toi ? ET cependant je t’accuse, mais je te pardonne ; il n’y a pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon assassin. Il n’y a que de l’étonnement, de la douleur, des larmes.

 

                        Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé. Je le comprenais, et je m’accusais comme s’il avait parlé avec la voix. Achève-moi, semblait-il me dire encore, par la plainte de ses yeux et par les inutiles frémissements de ses membres. J’aurais voulu le guérir à tout prix ; mais je repris je fusil par pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette fois, je l’avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri : il ne flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se coucha triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence, comme dans le deuil de la même mort… En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces restes de poèmes épiques de l’Inde, et je m’éfforçai de me distraire par la lecture. Cette lecture me fit comprendre et sentir, la beauté, la vérité, la sainteté de cette doctrine, qui interdit aux hommes, non seulement le meurtre sans nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte à notre Père commun, comme des êtres supérieurs doivent tenir compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis. J’admirai, j’adorai cette parenté universelle des êtres, cette fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poète indien était le sage, et que j’étais l’ignorant et le barbare d’une civilisation qui avait perdu tant de chemin sur la route de l’amour, ou qui n’y étais pas encore arrivée. Je pressentis que l’homme de l’Occident y arriverait un jour.

 

                        Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit, sans pitié, l’existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre.  Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou moins vague de l’existence sous le même rayon. Ils appartiennent à Dieu, me dis-je ; Dieu m’a fait leur ami et non leur tyran. La vie, quelle qu’elle soit, est trop sainte pour en faire ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet d’en faire impunément devant sa justice. De ce jour je n’ai plus tué.

Par Krishna-Kirtana dasi - Publié dans : articles 2009 - Communauté : spiritualité indienne
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